Atelier mené par Karin Bernfeld, (Nimue, la marraine des petites empêchées) :
"L’Espace-Femmes, un petit local dans un des immeubles. Je découvre un lieu accueillant et chaleureux, la bibliothèque et tout ce qui est affiché
sur les murs renforce ce sentiment d’être dans mon élément. Nous discutons avec Claude. L’engagement est très palpable, concret.
Premier fait marquant : à côté des fauteuils où nous nous installons pour discuter, peu de temps après notre arrivée, j’observe une sculpture
qui m’intrigue. On dirait une sirène ! En fait elle a été réalisée par les femmes des ateliers, celles qui viendront tout à l’heure, mais ce n’était pas volontairement une sirène, a priori
pas pour elles, même si sa robe, que je trouve si belle, ressemble à des écailles.
L’idée, m’explique Claude, c’était quand même « une femme qui émerge ». J’y vois un signe.
La première participante à l’atelier arrive vers 14heures. La seconde un peu plus tard. Mais on attendra encore un peu avant de débuter, finalement avec trois
participantes seulement. […]
On va dans la petite salle à côté où Claude et moi avions poussé les tables et chaises. Je leur propose un tout petit échauffement, et puis un
exercice simple, sur la prise de contact par le regard. Je demande à chacune de parler d’un conte qui les a marquées quand elles étaient petites, qu’elles aiment bien, ou qu’elles racontent à ses
enfants…
Le première raconte l’histoire de La Petite sirène, la deuxième celle des Mille-et-une nuits, et la troisième une courte fable
que nous ne connaissions pas sur une maman qui récolte des bonbons pour ses enfants mais se les fait voler.
Puis, nous sommes parties sur des improvisations. J’installe un petit paravent pour créer des coulisses et rappelle que dans ce petit recoin on
peut se concentrer, qu’on est hors-jeu.
Une des participantes venait de parler des Mille-et-une nuits en terminant son récit par « le roi l’a donc épargnée pendant 1001
nuits ». Aussitôt, comme d’une seule voix, avec les participantes : « Et…la mille-et-deuxième ?? Il la tue ? » On compte donc : « ça fait combien ça,
1001 ? 365 jours par an, donc un peu plus de deux ans et demi… »
La première improvisation que je leur ai proposé d’inventer c’était autour de cette question : que se passe-t-il le soir du
1002ème jour ?
Elles ont exposé plusieurs tableaux : une scène entre Shéhérazade et son père, qui ne veut pas qu’elle épouse le roi, qui sait et la prévient
qu’il tue toutes ses femmes les unes après les autres ; la scène du mariage, avec le soir quand Shéhérazade raconte une histoire, très poétique, elle parle et il est suspendu à ses lèvres et
elle lui annonce qu’il saura la suite le lendemain. Puis un autre soir encore. Et elles ont achevé en choisissant un happy end puisque, finalement, Shéhérazade a réussi à le convaincre
que leur amour pouvait être éternel.
Nous avons recommencé. Un nouveau personnage est apparu, le bourreau, ou le croque-mort, au chômage, qui vient se plaindre au roi qu’il n’a plus
de travail depuis deux ans. Le roi dit alors à Shéhérazade, le soir de la 1002e nuit, que son heure est venue. Comment résoudre ça ?
Finalement, elles trouvent une solution des plus éloquentes : Shéhérazade lui annonce in extremis qu’elle est enceinte, ainsi il ne peut pas
la tuer… « Ne souhaitez-vous pas un héritier ? », demande-t-elle. Le roi ne veut qu’un fils, pas une fille, l’épargne, « je t’accorde neuf mois » ; heureusement pour
elle, c’est bien un fils, qui la sauve donc une deuxième fois. Et là, comme stratagème final, elle dit « je dois nourrir votre fils, l’allaiter… »
On applaudit. Leur imagination et leur talent à incarner les rôles nous ont bluffée.
Nous constatons ensemble que Shéhérazade n’a donc sa vie sauve que parce qu’elle devient mère. Assez terrible.
La seconde histoire qu’elles ont jouée est partie du conte Aladdin. Pour découvrir ce qui se passerait si on pouvait exaucer les vœux… Je
distribue les rôles et on intervertira pour voir plusieurs versions, que chacune puisse être soit la personne qui trouve la lampe magique, soit le génie, soit ceux qui incarnent la réalisation
des vœux.
Les vœux ne diffèrent pourtant pas beaucoup. En premier arrive toujours la richesse, puis l’amour « de quelqu’un de beau, gentil, et
serviable », le pouvoir. Une a souhaité aussi être la plus belle femme du monde. Il y eut alors aussitôt une jolie improvisation entre elle et son miroir, incarné par une autre femme qui
reproduisait tous ces gestes à l’identique.
Dans la toute dernière version, alors que je n’avais fait aucun commentaire, une participante a introduit un génie très moral puisqu’elle a ajouté
comme condition « que tes vœux servent au monde et pas seulement à ta petite personne, sinon après le troisième vœu tu seras enfermé dans la lampe à ma place. » Pour éviter d’être
punie, alors que ses deux premiers vœux étaient encore l’argent, le château somptueux etc., elle a décidé de demander dix enfants malheureux à adopter pour partager la richesse.
La dernière histoire était celle de La Petite Sirène.
Je leur ai parlé de la sculpture qui trônait à côté, que c’était pour moi comme une petite sirène qui était vraiment devenue femme, qui avait
grandi, mûri… J’ai expliqué que dans les recherches avec Carole, en impro aussi, on réfléchissait sur ce que deviendrait la petite sirène si elle ne mourrait pas. Je leur ai donné quelques
pistes : elle pense qu’elle va mourir quand le prince la quitte, car c’est ce qu’on lui a dit, mais elle va rebondir, elle va survivre et s’en sortir… J’ai rappelé pour le personnage que
peut-être elle parle bizarrement puisqu’on lui a coupé la langue...
Elles ont donc joué une scène où le prince quitte très promptement la petite sirène : « c’est fini entre nous », « mais
pourquoi ? » « c’est comme ça, je ne t’aime plus », etc.
Et la petite sirène s’est jetée à ses pieds, effondrée, persuadée qu’elle va mourir, elle répète « je vais mourir, je vais mourir »,
« j’ai tellement mal aux jambes, tellement mal », c’était d’une grande justesse, très touchant.
L’interprétation nous montrait vraiment une petite sirène comme une personne handicapée, sa voix très particulière, et sa démarche, tout était
bien senti.
Jusqu’à ce qu’une amie vienne lui dire « mais non, tu ne vas pas mourir », mais elle ne la croit pas.
Pour résoudre la situation, finalement, j’envoie un deus ex machina : un grand chirurgien.
Emerveillé par la beauté de la sirène, ce spécialiste lui propose de l’opérer - ça c’est l’interprète qui jouait le rôle qui l’a inventé - et elle
n’aura plus mal, pourra remarcher normalement.
Evidemment, je leur ai fait remarquer (comme on l’avait vu déjà dans une autre improvisation à Ville Evard) que si elle avait été moche, personne
ne l’aurait sauvée ! « Ben oui, c’est comme ça, toujours, dans les contes, ils sont tous beaux et belles ». Et on a donc parlé de cette tyrannie de la beauté.
Une d’entre elles a parlé de ce que ce conte disait de tout ce à quoi on doit renoncer quand on se sépare d’un milieu, de ses origines peut-être,
et les épreuves qu’on traverse.
Au final, on a beaucoup ri, et la spontanéité de leur jeu, la richesse de leurs idées, le choix du langage soutenu des personnages qu’elles ont
inventé, leurs intuitions de mise en scène, tout cela m’a vraiment impressionnée. " Karin
Derniers Commentaires